Gianni Infantino et Donald Trump : « La flagornerie envers Trump ne nous a rien apporté »
By OnzeActu · · 5 min read
Miguel Delaney dresse le portrait d'une relation inédite entre Gianni Infantino et Donald Trump, source d'inquiétude au sein de la FIFA alors que la Coupe du Monde 2026 se profile et que des enquêtes américaines s'intéressent déjà à l'organisation.
À l'approche de la Coupe du Monde 2026, Gianni Infantino n'a jamais paru aussi engagé dans une relation politique qu'il partage désormais avec Donald Trump — une proximité qui inquiète de plus en plus au sein de la FIFA. Selon des proches des rencontres entre les deux hommes, Infantino se montre souvent admiratif, allant jusqu'à des gestes d'affectation qui, pour certains cadres de la fédération, frôlent la flagornerie.
Ce comportement n'est pas anodin : Infantino dépendrait, de façon inédite, de l'humeur du président américain. Cette dépendance a transformé la dynamique autour du tournoi, au point d'en faire une double présidence dont le déroulement dépend intrinsèquement. Une partie de l'explication officielle est que Trump exige un « management » permanent — mais pour de nombreux responsables, Infantino est allé bien au-delà du simple jeu diplomatique et donnerait l'impression d'admirer le chef de l'État américain.
Des employés de la FIFA rapportent ainsi qu'après certains déplacements chez Trump, Infantino adopte parfois le ton et les formules du président américain. Parmi les initiatives de la présidence, la proposition d'un « Prix de la Paix » par la FIFA a été perçue comme une idée émanant directement du bureau présidentiel, provoquant embarras et critiques à chaque nouvelle ingérence géopolitique : opérations liées au Venezuela, évocation d'une intervention sur le Groenland et, surtout, le dossier explosif autour de l'Iran.
Ces épisodes ont suscité une colère rare chez des hauts responsables de la FIFA, qui ne reconnaissent plus la gouvernance qu'Infantino promettait en 2016, au sortir du scandale Blatter. L'actuel président espérait que le grand rendez-vous de 2026 lui offrirait un espace sûr : la compétition est en effet la première de son mandat qui puisse être décrite comme « entièrement sienne ». Mais loin d'éteindre les critiques, l'organisation du Mondial pourrait au contraire accroître la surveillance et la contestation.
La dimension politique du tournoi est désormais sous haute surveillance, notamment du côté démocrate aux États-Unis, qui voit dans la compétition un potentiel point de vulnérabilité pour Trump. Cette tension s'est matérialisée la semaine dernière par la convocation de la FIFA par les procureurs généraux de New York et du New Jersey dans le cadre d'une enquête sur la billetterie — une affaire examinée à l'aune du climat politique américain. Les complications autour du Mondial ont majoritairement surgi dans des États à tendance démocrate, soulignant le fossé politique qui traverse le pays hôte.
Sur le terrain concret de l'organisation, les attentes de la FIFA auprès de l'administration américaine n'ont pas été à la hauteur des espérances : selon des responsables, il n'y a pas eu d'appui décisif sur les questions de visas, de transport, d'infrastructures ou sur le dossier iranien. Un directeur cité dans l'enquête résume : « la flagornerie envers Trump ne nous a rien apporté ». Le président américain n'a d'ailleurs pas hésité à ridiculiser publiquement Infantino sur le prix des billets, affirmant qu'il ne paierait pas « quatre chiffres » pour une place.
Le cas de l'Iran illustre l'impasse : Infantino a tout fait pour que la sélection iranienne participe, tant pour éviter un chaos logistique que pour pouvoir marteler que « le football unit le monde ». Mais les interventions répétées et parfois contradictoires de l'entourage présidentiel ont compliqué la situation, et Trump a publiquement varié sur son positionnement en l'espace d'une journée, ce qui a rendu la gestion encore plus laborieuse.
Au sein même de la Maison-Blanche, l'enthousiasme n'est pas unanime : la première dame, Melania Trump, ne serait pas particulièrement séduite par les démarches d'Infantino, qui a multiplié les apparitions auprès de la famille présidentielle. Ce manque de contrepoids et de réticence rencontre peu d'opposition de la part d'Infantino, habituellement « trop occupé » pour affronter des critiques frontales.
Le phénomène dépasse le simple personnage : la « trumpification » de la FIFA, comme la qualifient certains, s'accompagne d'une érosion des contre-pouvoirs institutionnels, d'une obsession du gain et d'une propension à traiter les controverses par l'image et les réseaux sociaux plutôt que par le débat public. L'utilisation de la FIFA comme tribune géopolitique — tenter par exemple de faire serrer la main des dirigeants palestinien et israélien lors du Congrès de Vancouver — a été perçue comme d'une insensibilité cruelle par nombre de représentants d'associations présents.
Tout cela pose une question de fond sur la trajectoire d'Infantino : arrivé au pouvoir sur une promesse de réforme après la chute de Sepp Blatter, il apparaît aujourd'hui comme l'architecte d'un modèle de gouvernance où le président concentre le pouvoir. Certains dénoncent « la ruse de la réforme » : la FIFA aurait changé de forme, mais les garde-fous promis n'auraient pas résisté à la montée d'un pouvoir personnel.
Le livre Forward - The Revolution of Football d'Alessandro Alciato, cité dans l'enquête, illustre cette mutation : « l'argent ne changeait plus de mains sous la table ; depuis 2016, il circule au grand jour », note l'auteur. Le résultat, estiment des observateurs, est que le Mondial a été « vendu » à des États comme l'Arabie saoudite sans les tumultes qui avaient entaché les appels d'offres pour la Russie et le Qatar.
Alors que la FIFA a décliné tout commentaire au sujet des enquêtes de New York et du New Jersey, Infantino continue sa stratégie d'approche de la Maison-Blanche. Reste la crainte que la prochaine phrase publique de Trump — ou une décision judiciaire américaine — ne change radicalement la donne pour l'organisation du Mondial 2026. Le monde du football, lui, reste partagé entre malaise et résignation, se demandant comment se positionner face à une fabrique de pouvoir où le sport et la politique se confondent de façon spectaculaire.